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[Libertés] L’Etat-Serviteur

mardi 28 mai 2013, par Christian Laurut

Le concept d’Etat-Serviteur déjà évoqué dans le chapitre « Rétrograder l’Etat » doit être sensiblement différencié du portrait initial échafaudé par Louis Blanc durant la révolution de 1848, car ce dernier ne remettait pas en cause le caractère interventionniste de l’Etat mais lui attribuait seulement la vocation de servir les intérêts exclusifs du peuple au détriment de ceux des classes privilégiées. Cette acception, qui ne serait pas officiellement contestée par les étatistes modernes pour la raison qu’elle permet d’afficher épisodiquement une commode façade de propagande destinée à maintenir, de l’intérieur, la continuité de l’ancestrale disparité sociale, ne peut être retenue telle quelle par les artisans d’une décroissance anti-autoritaire, et ce brillant aphorisme se doit d’être interprété au pied de la lettre c’est-à-dire comme celui d’un Etat soumis et exécutant les ordres de son maître, le peuple souverain.

La démocratie grecque, qui reste encore aujourd’hui un modèle pour nombre de penseurs - contestataires ou non de l’ordre établi - pour son caractère direct et participatif, n’aurait pu fonctionner sans l’existence de l’esclavage qui libérait le peuple autochtone des travaux essentiels, tout en contraignant au labeur d’autres ethnies asservies. La noblesse du citoyen était ainsi jaugée à l’aune de son rôle et son action sociale dans la cité et non pas de ses performances agriculturales, artisanales ou commerciales. La primauté nobiliaire de la politique sur l’économie était ainsi parfaitement établi sans qu’il soit besoin de la revendiquer perpétuellement au nom d’une morale publique dépendante d’un idéal sans cesse dévoyé.

Mais il serait malséant et historiquement peu correct d’imaginer la réutilisation d’un joug de cette nature pour faciliter notre adaptation aux difficiles conditions économiques qui nous attendent, sauf, bien entendu, si celui-ci s’exerçait sur une entité abstraite et fondamentalement distincte de l’individu physique. Cette entité pourrait être l’Etat, ainsi rétrogradé au rang d’esclave infatigable et corvéable à l’envi, le terme d’Etat-Esclave étant toutefois évité pour des raisons émotionnelles, bien qu’il définisse pourtant très exactement la configuration recherchée. Nous retiendrons donc le terme d’Etat–Serviteur, plus respectueux de la chose étatique qu’il conviendrait, pour des besoins d’efficacité, de ne pas braquer dès le commencement de ses nouvelles fonctions.

Cet Etat-Serviteur, au contraire d’infantiliser l’individu par une prise en charge de ses moindres besoins et un encadrement de ses plus infimes activités, comme l’Etat-Tout-Puissant le fait aujourd’hui, aurait ainsi une fonction libératrice en assurant gratuitement les tâches les plus ingrates quoique éminemment nécessaires au bien être des citoyens. Dépossédé de l’essentiel de ses pouvoirs législatifs et devenu un simple outil au service du peuple, il remplirait un rôle purement technique offrant des services gratuits financés par les bénéfices d’activités marchandes qui lui seraient attribuées.

L’agitation stérile, coûteuse et paralysante d’un Etat légiférant jour et nuit à propos de l’activité humaine, économique, agricole, sociale, civile, professionnelle, faisant, défaisant et refaisant sans relâche des lois et des règlements qui s’empilent les uns sur les autres et se télescopent dans un foutras incompréhensible par le quidam ordinaire et pourtant premier concerné par ce que la chose publique est censée entreprendre pour son bien, devrait céder la place à la sérénité appliquée d’un outil étatique neutre penché exclusivement sur son ouvrage productif.

L’essentiel de la loi étant inscrit dans la Constitution et uniquement modifiable par référendum d’initiative populaire, l’Etat serait ainsi dépossédé de son rôle politique et de son illusion de guide suprême. Le sentiment déjà perceptible aujourd’hui de l’inutilité de cette fonction dévolutoire, alors que chacun se rend bien compte de l’incapacité des gouvernements successifs à exercer la moindre influence sur le cours des choses et encore moins sur la trajectoire du rouleau compresseur de l’Histoire malgré leur application de sempiternelles variantes micro-ajustées des mêmes recettes factices concoctées dans les Ecoles Officielles du Pouvoir, deviendra une évidence lorsque la façade croissante en trompe l’oeil érigée grâce à l’énergie bon marché se lézardera irrémédiablement pour faire apparaître les réalités d’une société privée de l’essentiel des ressources naturelles qu’elle utilise depuis deux siècles. 

En effet, Etat-législateur et Ressources-naturelles sont intimement liés bien que cette corrélation n’apparaisse pas flagrante au premier abord et qu’elle ne soit d’ailleurs jamais évoquée par aucun de nos polémistes les plus distingués. Et pourtant les courbes de la consommation d’énergie et de la production législative, depuis l’aube de l’humanité, sont rigoureusement symétriques, ce qui conduit à penser que, dans le prochain contexte inéluctable de décroissance subie, le poids réglementaire de l’Etat doive naturellement régresser et que les conditions deviennent donc optimales pour engager une action révolutionnaire pacifique visant à transférer, pour la première fois de l’histoire, tout le pouvoir à l’individu au détriment d’un Etat reconfiguré dans une posture d’instrument utilitaire, docile et efficace.

Dans ces conditions, voici ce que l’Etat devenu Serviteur ne ferait plus :

· Légiférer sur l’espace individuel défini dans ses strictes limites (voir chapitre 14 - Codifier l’espace individuel), notamment la propriété immobilière, l’entreprise, le comportement et l’expression privés.

· Obtenir ses propres revenus par prélèvement sur les revenus des individus

Dans ces conditions, voici ce que l’Etat devenu Serviteur continuerait de faire de façon différente :

· Assurer l’entretien et le libre accès du réseau routier et de voierie (au contraire du dispositif de concessions onéreuses pour les autoroutes)

Ainsi, ce que l’Etat-Serviteur continuerait de faire sensiblement de la même façon : 

· Assurer un enseignement totalement gratuit, ainsi qu’un service de police et de justice

· Gérer les relations avec les pays extérieurs

Ainsi, ce que l’Etat-Serviteur ferait pour la première fois :

· Assurer une protection santé totalement gratuite (en lieu et place du dispositif actuel compliqué et hypocrite de paiement-remboursement),

· Gérer, en budget annexe, les Ateliers Nationaux, au sein desquels tout individu en difficulté pourrait automatiquement trouver un emploi,

· Gérer la Banque Nationale, chargée de subventionner les individus entrepreneurs,

· Obtenir ses propres revenus servant à financer son fonctionnement et les services publics gratuits, en réalisant des bénéfices issus de la gestion des monopoles marchands qui lui sont confiés par le peuple tels l’énergie, l’automobile, l’aéronautique, les transports ferroviaires et aériens, la sidérurgie, et l’eau potable.

 

Au delà du l’aspect de financement de ces différentes missions, qui sera étudié en détail dans le prochain chapitre : « Le budget de l’Etat-Serviteur », le principe essentiel à retenir est celui de la responsabilisation financière et productive de l’Etat. La collecte de l’impôt qui s’inscrit aujourd’hui dans le double objectif de financement des services publics et de répartition sociale de la richesse, a démontré qu’elle faillait à sa mission puisque les services publics gratuits sont quasi-inexistants et que l’inégalité du niveau de vie entre les individus est toujours aussi criante. La raison de cet échec est à rechercher dans la déresponsabilisation d’une entité qui se rémunère sans contrepartie de résultat et par la seule action coercitive sur les citoyens. Au contraire d’une administration qui s’acharne à contrôler inutilement, et souvent avec incompétence, les agissements des acteurs économiques et sociaux, l’Etat-Serviteur exploiterait en bon père de famille les secteurs économiques confiés par le peuple et utiliserait les bénéfices de cette exploitation pour financer les services publics gratuits mis à disposition des individus.

Cet Etat-Serviteur serait donc jugé, à chaque échéance électorale, sur sa capacité à ajuster au mieux le prix des biens et services publics marchands avec la qualité des services publics gratuits servis à la population. Autrement dit, c’est sur la base de sa propension à réaliser le meilleur ratio économico-social qu’une équipe nationale postulant à gérer l’Etat serait préféré à une autre, et non sur les éléments spectaculaires, futiles autant qu’inutiles, de la politique politicienne d’aujourd’hui.

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