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Ode à la civilisation industrielle

mardi 28 mai 2013

On vit une époque formidable ! Moi qui déteste la bagnole, je peux jouir en toute liberté, et depuis le haut de la selle de mon vélib, du délicieux spectacle donné par la masse des automobilistes stressés, hargneux mais résignés, condamnés à un blocage quotidien dans leur tas de ferraille devenu ridicule. Je puis ainsi m’enivrer sans entrave du plaisir indicible et sans cesse renouvelé de la découverte régénératrice de ma ville de brique rose, dans ses recoins les plus intimes et charmants sans me préoccuper des misérables feux rouges, sens interdits grotesques, stops incongrus, ou autres trottoirs dérisoires parsemant ma route tels des objets d’agréments mais constituant, à ma grande joie, des obstacles fatals pour l’individu majoritaire. Oui, c’est ça la Civilisation Industrielle, et on ne prenait pas ce genre de pied, avant, sous l’Ancien Régime …….

On vit une époque formidable ! Moi qui exècre les produits de l’agriculture intensive, les fruits et légumes sans saveurs, cueillis avant maturité, irrigués jusqu’à plus soif, instillés de pesticides et fongicides de synthèse, qui régurgite les succédanés de l’élevage hors sol, les taurillons et porcs d’usine, veaux de batteries et gallinacées pondeuses nourries aux œstrogènes, je frise le bonheur suprême en cultivant à l’ancienne mon petit jardin familial (ouvrier) en bord de Garonne dont j’ai pu obtenir la concession malgré une longue liste d’attente, mais grâce à un piston bien placé à la mairie issu des mes très anciennes et éphémères relations trotskistes. Pour ce qui concerne la viande, je resterai très discret sur ma filière exempte de tourteaux, d’ensilage uréique et d’antibiotique par crainte qu’une trop grande et soudaine prospérité ne vienne corrompre un ami éleveur jusqu’ici irréprochable dans son intégrité et ses convictions. Bien plus, il me faut avouer que ce quasi-bonheur est encore supplanté par un nirvana supérieur lorsque, mû par un tropisme coupable je constate que mes pas me guident tout seuls vers l’hypermarché le plus proche et qu’ils m’invitent, à l’insu de mon plein gré et de l’autre côté des caisses, au spectacle panoramique magistral de 45 files d’attentes de caddies croulants sous les aliments chimiques et les produits toxiques. Oui, c’est ça la Civilisation Industrielle, et on ne prenait pas ce genre de pied, avant, sous l’Ancien Régime …….

On vit une époque formidable ! Moi qui rechigne à tout travail contraignant, je coule des jours heureux en recevant chaque jour mes amis vers 17h pour un apéro vin rouge/saucisson avec le budget du RMI (revenu minimum) ; pour mon appartement, c’est un vrai don du ciel, le loyer est payé directement par l’A.P.L. (allocation personnalisé logement) ; pour l’argent de poche, j’ai congédié ma femme mais gardé le petit et grâce à ce stratagème je touche l’A.P.I. (Allocation de Parent Isolé) ; pour les impôts, je n’en paie pas et je regarde la télé gratis, exonéré que je suis de la redevance. Et pour obtenir tout cela, je n’ai même pas besoin de manifester, ce qui d’ailleurs ne m’intéresse pas ! Il me suffit de participer aux élections (ce que je ne manque pas de faire) en votant pour celui, ou celle, qui promettra de faire durer encore longtemps ce système-là. Il paraît que c’est grâce à leurs surprofits que les capitalistes peuvent ainsi subventionner les défavorisés dans mon genre et acheter du même coup la paix sociale. Un vrai régal pour moi qui suis un défavorisé, certes, mais également un nécessiteux par conviction et un glandeur par vocation. Oui, c’est ça la Civilisation Industrielle, et on ne prenait pas ce genre de pied, avant, sous l’Ancien Régime …….

Malheureusement il paraît que cette fabuleuse Civilisation Industrielle est menacée de disparaître….. Qu’elle serait même condamnée à la panne d’essence…. Pic de Hubbert, déplétion pétrolière, décroissance économique !…..Je lis et j’entends des choses de ce genre avec effroi, et de plus en plus souvent lors de mes immersions sociétales. Il paraitrait que le pétrole, le charbon et le gaz fossiles vont venir à manquer puis à se tarir définitivement, que les minerais de fer, de cuivre, de zinc, d’aluminium, etc… devront être recyclés jusqu’au moment où on ne pourra même plus le faire, que les possibilités de production d’énergie à partir du vent et du soleil sont à peu près égale à epsilon par rapport à nos besoins, que les barrages hydro électriques vont finir par cesser de fonctionner pour cause d’envasement, que les centrales nucléaires, non seulement vont nous péter à la gueule les unes après les autres, mais que, par surcroît, elles ne seraient même pas rentables si on nous faisait payer l’électricité au prix de revient réel, et que, de plus, on ne pourrait ni les construire, ni les entretenir, ni les démanteler sans gasoil pour les engins de chantier, sans cuivre pour les tuyauteries, sans ferraille pour le béton armé, sans aluminium pour les pièces de raccordement, sans graphite pour le refroidissement, etc…. etc…

Toutes ces sombres perspectives d’avenir me glacent le sang et je supplie le Dieu Tout Puissant, tous les Big Bosses de la Planète, ainsi que la Confrérie Internationales de nos Vénérés Scientifiques de trouver rapidement quelque chose pour que les 32 millions de tonnes équivalent-pétrole journaliers nécessaires au bon fonctionnement de notre chère Civilisation Industrielle puissent être produits définitivement et sereinement par une poudre de perlimpinpin enfin sérieuse ou une pierre philosophale à garantie désièclale, ne gisant pas aléatoirement sous les fientes des chameaux de telle ou telle tribu nomade.

Je vous en conjure, Messieurs qu’on nomme grands, faites quelque chose et vite, car je n’ai aucune envie de voir mes promenades cyclotouristiques encombrées par des crottins fumants issus de charrette à chevaux, ni d’assister impuissant au remplacement des hypermarchés objets de mes récréations fameuses par de vulgaires étals de plein air où les légumes pourris le disputeront aux viandes asticotées et encore moins d’avoir à me révolter, prendre les armes, et monter sur les barricades au risque de me faire trouer la paillasse, pour réclamer ma pitance quotidienne. Non merci, tout mais pas ça ! Longue vie à la Civilisation Industrielle

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