Décroître ou être décru ?

Les fidèles de la religion croissanciste jouissent d’une sérénité morale plus grande que les agnostiques des lendemains durables et plus grande encore que les zélateurs convaincus de la réduction de la voilure économique. Pour ces derniers, les paradoxes se mêlent aux confusions et les incertitudes s’additionnent aux contradictions, si l’on excepte bien entendu les plus cyniques qui ont fait de ce thème devenu tendance un véritable fonds de commerce capitaliste.

La décroissance est un terme qui, pourtant, présente l’avantage d’être facilement compréhensible par tout un chacun, dans le sens où il signifie l’antithèse d’un concept archi-rabâché, rebattu, ressassé, seriné. Il est également présenté comme la condition « sine qua non » de l’accès au mode de vie idéal de la civilisation post-industrielle. Bref, la décroissance, tout le monde comprend grosso modo ce que cela veut dire, à savoir, la diminution globale du nombre de biens mis en circulation dans le circuit marchand, assorti d’une réduction plus importante, voire une disparition, des biens jugés inutiles, futiles, et superflus.

Sur le fond, les gens ne sont pas hostiles à cette vision prospectiviste du devenir de leurs choses, mais dans la réalité immédiate (qui, se renouvelant chaque jour à l’identique, devient en fait une réalité durable), montrent qu’ils ont d’autres chats à fouetter ainsi que l’indique un récent sondage dans lequel 80% des personnes se disent convaincues qu’il faudra bientôt changer de mode de vie, mais seulement 20% se disent prêtes à en changer ! On ne peut donc pas dire qu’en ce qui concerne la configuration de l’avenir, la confiance règne….. Mais de là à anticiper quoi que ce soit, il y a un précipice que la pratique du quotidien se charge de combler jour après jour. Reste tout de même 20% des sondés qui affichent une tranquillité paisible en l’avenir et qui croient dur comme le fer (qui va pourtant être épuisé aux environs de 2087) que le progrès technique va perdurer indéfiniment et venir pallier tous les assèchements. Ces derniers ont, en tous cas, le mérite de la cohérence intellectuelle et doivent être considérés avec respect car ils ont su mettre leur comportement en adéquation avec leurs convictions, ce qui est loin d’être le cas pour la plupart de ceux qui pataugent dans le marécage de l’idéologie décroissante.

A cette catégorie remarquable, il convient d’ajouter les « décroissants technocrates » (MM. Jancovici, Grandjean, Hulot & consorts), qui bien que développant un discours situé aux antipodes de celui des croissants militants, alignent toutefois leur pensée sur leur activité professionnelle en dégageant une source de revenu substantiel d’un concept de décroissance business qui, habilement conçu et lancé d’un point de vue marketing, trouve un écho d’autant plus favorable auprès du marché qu’il est adoubé par l’Etat complice.

Pour ces gens là, la vie est un long fleuve générateur d’actions renouvelables, peu importe la couleur du business, qu’il soit bleu, blanc, rouge ou vert, pourvu qu’ils en retirent l’ivresse de la partie gauche du compte de résultat. Il nous faut donc les laisser en paix car il est désobligeant de déranger des gens qui travaillent, même si le socle de leur labeur nous disconvient. La tolérance est la première vertu de l’homme libre et responsable, la seconde étant de s’occuper des ses affaires sans se soucier de la cuisine d’autrui.

En réalité, le débat sur la Décroissance peut varier en fonction d’un certain nombre de paramètres qui, s’ils sont changés retournent les questions en sens inverse. Prenons par exemple le paramètre « pourquoi ? » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer parce que la croissance est néfaste à l’homme préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle est inéluctable pour des raisons géologiques. Prenons ensuite le paramètre « où ? » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer dans tous les secteurs d’activité préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle ne doit s’appliquer que dans certains domaines. Prenons encore le paramètre « quand ? » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer maintenant et tout de suite préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’il faut profiter du bon temps avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, etc.

En réalité, les vraies questions ne sont pas celles-là ! Pour ce qui concerne l’économie d’énergie fossile, par exemple, tout dépend selon que vous soyez riche ou misérable, c’est à dire, pour le cas qui nous intéresse, selon que vous soyez membre l’OPEP ou pas. Paradoxalement les pauvres en fossile, (c’est à dire nous les européens), n’ont pas de raison logique de rationner des denrées qu’ils ne possèdent pas mais ont néanmoins les moyens d’en acheter, dans le même temps où ceux qui les possèdent auraient intérêt à les faire durer (c’est à dire ne pas les vendre) pour assurer le devenir de leurs petits enfants. En termes clairs, pourquoi un français économiserait-il le pétrole (pour d’autres raisons que purement budgétaire, comme toute autre denrée par ailleurs) alors que cette attitude ne ferait que libérer des quantités plus grandes pour ses co-terriens? Un saoudien, par contre, aurait tout intérêt à le faire, soit afin d’assurer son avenir énergétique pour des centaines d’années, soit pour augmenter sa rente tout en diminuant ses quantités vendues, soit pour les deux raisons cumulées.

Nous voyons donc que, en tenant compte des contingences mondiales, la démarche de « frugalité dans un seul pays » n’est que l’expression actuelle d’une cécité régionaliste, tout comme le « socialisme dans un seul pays », fut en son temps, une vision déformée de la cause communiste. Il est évident que, hormis une entente mondiale sur le sujet (par ailleurs complètement inimaginable), toute démarche partielle de décroissance volontaire ne ferait que libérer de la croissance pour le reste du monde, illustrant ainsi une application planétaire du bon vieux principe des vases communicants.

Ces dérisoires appels à l’abstinence, diffèrent largement des innocentes trajectoires hippies en ce sens qu’ils portent en eux le germe détestable de la culpabilisation de l’autre et le ferment redoutable de l’ostracisme du comportement. Outre que leurs préconisations sont pour la plupart dérisoires : promouvoir le covoiturage, faire durer son électroménager, réduire son forfait de téléphone portable, partir en vacances près de chez soi, manger un peu bio, etc…. ce bridage gentillet ne semble pas susceptible d’enrayer la machine capitaliste marchande, tant il suscite peu d’écho au sein des populations majoritairement (et naturellement !) tournées vers le « toujours plus ». Cette idéologie de la contrainte sur soi, même pseudo-justifiée par une vision prémonitoire, n’est pas dans la nature humaine qui, inexorablement, est poussée vers la croissance, telle le brin d’herbe qui jaillit vers le ciel, la fleur qui ouvre son pistil, ou l’oisillon qui s’élance dans les airs.

Ces douces utopies n’ont aucune chance de recueillir la moindre adhésion populaire, alors qu’un simple retard de 24 heures dans l’approvisionnement des stations services d’un pays développé serait de nature, lui, à créer un début de panique générale et une situation objectivement pré-révolutionnaire. Il est évident qu’il faudra attendre la « véritable » crise, c’est à dire celle de la raréfaction fossile et minérale, et non pas la fausse crise spectaculaire-médiatique dont on nous rebat les oreilles chaque jour, pour que l’individu de base soit confronté à l’obligation de décroître et, par conséquent de s’adapter à des données externes qui s’imposeront à lui. Aussi nous nous associons à Jean Laherrère, ingénieur pétrolier membre fondateur de l’ASPO (Association for the Study of the Peak Oil) pour déclarer de façon résolument optimiste : « vivement la crise ! »

 

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