Titre de l’extrait : « L’Etat c’est moi ! »…….

Lorsqu’à tout juste dix sept ans révolus et revêtu de son habit de chasse, Louis XIV fit irruption devant les représentants du Parlement de Paris réunis pour juger de la validité des lois de finance inspirées par son ministre le Cardinal de Mazarin, il se vit opposer par l’improbable assemblée une notion nouvelle à celle du traditionnel droit divin, celle de l’intérêt de l’Etat. Certes, depuis les initiatives hardies de Richelieu, ministre plénipotentiaire de son père, le ver était déjà dans le fruit et sous la royauté absolue pointait déjà l’Etat monarchique, qui allait ainsi définitivement sceller l’extinction de la féodalité.

Que le futur Roi Soleil ait alors, en ces lieux pré-démocratiques, prononcé ou non la célèbrissime phrase : « L’Etat c’est moi ! », ne changera rien au cours de l’histoire. La fin du dix septième siècle marquera l’émergence d’une entité moderne, interface nécessaire entre le peuple et le pouvoir, distincte des deux, mais néanmoins revendiquée plus tard et tour à tour, par l’un comme par l’autre au gré des convulsions révolutionnaires et politiques du moment.

Car l’Etat n’est pas génétiquement synonyme de pouvoir absolu ! Rendu indispensable par l’évolution de la société et la complexification des rapports socio-économiques entre les individus, son essence est purement technique, sa vocation résolument utilitaire, et sa pensée naturellement inexistante. De ce point de vue, Louis Capet le quatorzième, eut été largement fondé à balayer d’un revers de tunique cet argument incongru d’intérêt de l’Etat puisque, à cette époque et même encore aujourd’hui, il apparaît peu crédible d’affecter une existence propre à ce simple objet domestique, et par conséquent encore moins de lui attribuer un objectif de satisfaction, de bien être ou de bonheur. Déjà fin politique, Louis pensa certainement que le seul intérêt pouvant être mis en avant était, soit le sien, soit éventuellement celui de son Peuple, mais certainement pas celui de ce Machin qu’on lui brandissait ainsi devant le plastron. Son cerveau agile et pas encore crétinisé par la Maintenon, lui suggéra alors cette délicieuse formule oxymorique « l’Etat c’est moi », mais il s’abstint intelligemment de la formuler officiellement tout en s’assurant que des historiens officieux la véhiculeraient quand même.

Bref, se poser la question de l’efficacité de telle ou telle forme d’Etat est somme toute comparable à l’étude détaillée de la lettre de mission d’un expert comptable pressenti pour tenir et certifier les comptes d’une PME. La trompeuse notion d’Etat-Nation, inventée par les thuriféraires du despotisme étatique, n’est qu’une monstrueuse imposture destinée à faire passer aux yeux du peuple les vessies autoritaires pour des lanternes salvatrices, alors même que les définitions de l’un et de l’autre composants mériteraient d’être largement précisées. Avant d’oser associer ces deux termes polysémiques dans une formule péremptoire manifestement destinée à décourager toute contradiction, il aurait mieux convenu que ses divers promoteurs et utilisateurs en circonscrivent bien les contours, mais ce fut rarement les cas.

En réalité, l’Etat, le Pouvoir, la Nation et le Peuple sont des entités différentes, mais pouvant être réunies, associées et mélangées aux fins d’élaboration de cocktails politiques plus ou moins indigestes pour l’individu appelé à les consommer. La confusion entre le Pouvoir et l’Etat figure comme la plus notoirement répandue dans l’esprit commun, facilitant ainsi l’obscurcissement des véritables rouages de transmission entre le premier et le second. En marmonnant sous sa perruque poudrée « l’Etat, c’est moi ! » le grand roi signifiait que la liaison entre son pouvoir absolu et la boite à musique étatique naissante, n’était qu’un simple courroie visible à l’œil nu et facilement démontable. En effet, depuis qu’il existe, l’Etat Moderne n’est que la traduction politique du Pouvoir Réel, et, de même que Richelieu voulut qu’il fut celui de la monarchie, les chéfaillons successifs de l’oligarchie démocratique actuelle s’appliquent à le maintenir dans sa fonction principale de représentation des intérêts du grand capitalisme.

Cette dernière affirmation ne rencontrera que peu de détracteurs sérieux et ouvre la porte à une longue liste d’alternatives. Le thème du rôle de l’Etat nourrit régulièrement les réflexions de politologues, analystes, écrivains et journalistes de tous bords, en réunissant néanmoins tous ces penseurs autour de l’idée humaniste que l’Etat se doit avant tout de servir le peuple.

Malheureusement cette profession de foi oecuménique s’égare rapidement dans des méandres où la perversité, l’ignorance et la confusion se mêlent pour aboutir finalement à un discours unique véhiculant la sève d’une pensée politiquement correcte. Car l’échec du communisme est passé par là, disqualifiant durablement toute forme d’état à vocation populaire affichée et laissant la bureaucratie capitaliste sans rival crédible pour assurer la gestion des affaires courantes.

Sous la question mise en exergue dans le titre « A quoi sert l’Etat ? » pointe son complément « A quoi l’Etat devrait-il servir ? ». Et c’est pourquoi les analyses développées dans cette étude  viseront non seulement à déterminer si les objectifs assignés par le peuple à l’Etat sont correctement remplis, mais aussi, et surtout, si ces missions, pour autant qu’elles soient définies clairement et sans ambiguïté dans la constitution, sont bien celles qu’un peuple adulte, libre et responsable se devrait de lui confier.

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